INTRODUCTION
Rite de passage et bloc opératoire ? Quelle étrange association
entre un concept et une réalité ! Et pourtant... elle est née d'une part d'une
situation personnelle (d'opérée, professionnelle de bloc opératoire) et d'autre part
des cours d'anthropologie à l'école des cadres. Cette association a pris une place si
importante qu'elle est devenue tout naturellement le sujet de mon mémoire de fin d'année
qui est aujourd'hui le support de cet article.
Avant de rentrer dans le vif du sujet, nous allons tout d'abord
examiner le concept du rite de passage : quelle est sa raison d'être ? Comment le
reconnaître ? Quelle est sa structure ?
Pour ce faire nous nous appuyons entre autres sur le livre phare d'Arnold Van Gennep (2), "les Rites de Passage"
(3), qui présente ce concept dans un de
ses ouvrages du début de ce siècle. Dans un deuxième temps nous analyserons tout
d'abord, le récit des opérés au travers d'enquêtes et ensuite la congruence du rite et
du vécu des opérés pour en déduire ou non si ce concept peut être applicable à notre
expérience.
Enfin nous aborderons les pistes de réflexions suggérées autant par les récits des
opérés que par ma propre expérience.
1° partie : LE RITE DE PASSAGE
VAN GENNEP a popularisé cette expression au début du siècle. Les
rites de passage préparent ou accompagnent le passage d'une personne, d'un état à un
autre ou d'un statut à un autre. C'est pourquoi, toutes les grandes périodes de la vie
sont marquées par des rites de passage. Par exemple rite des funérailles (4) " ... pendant le deuil, les
vivants et les morts constituent une société spéciale, située entre le monde des
vivants et le monde des morts... la fermeture du cercueil correspond au rite de
séparation... la période de marge se marque par le séjour du cadavre dans la chambre
mortuaire... comme rite d'agrégation... le repas consécutif aux funérailles a pour but
de renouer entre tous les membres, la chaîne qui s'est brisée par la disparition d'un
maillon. "
Raison d'être d'un rite de passage.
Le rite est une création culturelle qui correspond à une culture
donnée. Il répond à un besoin : donner du sens à la vie sociale. De ce fait le rite
aura lieu à des moments très précis de la vie avec le retour des circonstances qui
l'accompagnent :
- rite saisonnier (ex : Noël, Pâques...),
- rite du cycle de la vie de l'homme (ex : naissance,
baptême, mariage, funérailles...),
- rite du cycle de la terre (ex : vendanges,
moissons...).
Notre univers s'inscrit dans cette logique à tel point que si l'on supprime des rites, on
en crée d'autres. C'est le fait même de vivre qui nécessite les passages successifs
d'une société à une autre, de telle sorte que la vie individuelle consiste en une
succession d'étapes. Et à chacune de ces étapes se rapportent des cérémonies dont le
but est identique : faire passer l'individu d'une situation déterminée à une autre
situation tout aussi déterminée.
Comment reconnaître le rite de passage ?
Le rite se différencie des simples coutumes parce qu'il n'a dans
l'absolu aucune raison d'être. Par son caractère répétitif et par son but, il sert à
sacraliser une expérience donnée. Les rites de passage existent aussi bien dans le
domaine du profane que dans celui du sacré. En anthropologie les concepts, profane et
sacré, sont très utilisés et facilement compréhensibles. Ce sont des clés qui ont la
vertu du mot de passe : ils nous permettent de comprendre et d'être compris. Le
symbolique apporté par chacun, à chaque chose, à chaque acte humain ou à chaque
relation... donne à chacun de ces éléments son caractère sacré. "Le sacré,
c'est ce qui donne un sens au monde, un sens qu'il ne possède pas de lui-même à
l'origine ; c'est ce qui fait subir aux relations humaines une transfiguration. Le profane
lui, est ce néant actif qui avilit, dilue, ruine et dégrade la plénitude symbolique et
culturelle affirmée par le sacré... d'où la nécessité universelle de les séparer par
des cloisons étanches et de réactualiser périodiquement cette proximité de l'homme et
de la société avec le sacré par l'intermédiaire des rites." (5)
Structure du rite de passage.
Le rite, création culturelle a une structure ternaire c'est à
dire qu'il se manifeste toujours par 3 éléments :
- actes (ex : serrement de main ou coup de poing),
- paroles (ex : parole d'accueil ou de rejet au nouvel
arrivé),
- perception ou représentation (ex : sentiment de
sécurité ou d'insécurité).
Arnold Van Gennep a analysé en le décomposant, le rite de
passage. Le schéma complet comporte 3 phases :
- des rites de séparation, d'avec la vie antérieure
;
- des rites de marge, de latence, qui correspondent à
cet " entre-deux " ;
- des rites d'agrégation, qui réinsèrent l'individu
dans la communauté avec son nouveau statut.
Chacune de ces caractéristiques générales ou spécifiques n'est pas développée de
façon égales chez une même population ou pour un même événement. En effet, chaque
rite peut être plus ou moins long dans le temps et/ou peut comporter un ou plusieurs
points par éléments.
Par exemple dans la vie sociale de l'homme, se marier, c'est passer
de la société enfantine ou adolescente à la société adulte :
- jeter ou répartir entre ses amis d'enfance ses
jouets, ses bijoux... correspond au rite de séparation.
- " enterrer sa vie de garçon " correspond
à la période de marge entre la vie de célibataire (d'adolescent) et la vie d'adulte.
- c'est le mariage (cérémonie, partage du repas...)
qui correspond au rite d'agrégation au nouveau statut d'adulte.
2° partie : LE BLOC OPERATOIRE VU PAR LA LORGNETTE DE L'OPERE
Avant d'aborder cette deuxième partie spécifique au bloc
opératoire, il me semble important de signaler la validité de cette enquête qui a été
limité par le nombre des informateurs (10 au total) et le temps accordé à cette
recherche (6 mois environ).
Une pré-enquête m'a permis de déceler un sentiment de peur chez tous les futurs
opérés. Si nous arrivons à percevoir pourquoi tout futur opéré éprouve un sentiment
de peur et si nous le considérons comme un état normal, pour ainsi dire un passage
obligatoire, nous arriverons en tant qu'infirmier à aider le malade à ne pas nier cette
peur mais, à la canaliser pour qu'elle soit bénéfique et non inhibitrice. En effet,
"un niveau d'anxiété modéré avant une intervention est le meilleur gage d'un bon
rétablissement physique et émotionnel post-opératoire." (6)
Analyse et résultat des enquêtes.
Après avoir réalisé des entretiens auprès d'anciens opérés,
plusieurs étapes ont été nécessaires :
recherche dans les interviews des mots récurrents (7), leur classement thématique et enfin
leur interprétation.
==> Le sentiment de peur
(exprimé 163 fois) est constant de façon manifeste ou implicite. Cette peur peut être :
-
verbalisé (... cette peur de rentrer dans le bloc et cette peur de ressortir aussi) ;
-
implicite (...le grand saut, oui le grand saut ... c'est comme un rideau qu'on ferme d'un
seul coup et puis... c'est terminé) ;
-
complètement dominée (...quand on voit ce qu'ils arrivent à faire, il faut leur faire
confiance, mais... ils ne sont pas à l'abri d'une erreur).
60% des personnes verbalisent la peur de la mort.
En outre, la peur du bloc opératoire se manifeste par un malaise viscéral que l'on peut
visualiser sur le schéma suivant.
==> L'idée de passage est
une notion qui revient très souvent. A lui seul, le mot passage est prononcé 17 fois
dans les récits. Cependant on peut également y assimiler les mots comme :
-
passer, repasser (60 fois) (le bloc opératoire est un passage pour obtenir la guérison.
... passage pour m'aider à mieux vivre... passage à une santé nouvelle...)
-
étape (13 fois par une seule personne), (...une étape... le moment où l'on rentre...
l'opération... où je sors).
Dès son entrée dans le bloc opératoire, toutes les perceptions
du futur opéré sont exacerbées ou inhibées. Elles sont cependant, omniprésentes tout
au long des récits.
==> La vision est le sens le plus fréquemment
stimulé. (...tu vois uniquement une lumière qui t'aides à partir très loin... Tout ce
que je peux voir avant... on a les yeux tout grands ouverts, on voit des choses qui ne
sont pas communes pour nous)
==> L'audition intervient
essentiellement à deux niveaux :
-
Tout d'abord, le bruit, les sons, que le malade perçoit mais sans réaction apparente.
Cet élément est à prendre en compte lorsque les personnes ne peuvent pas communiquer
oralement, elles entendent, mais ne peuvent pas parler. (...j'entends tout, mais je ne
peux pas communiquer, ni par les paroles, ni par les gestes ... lorsqu'il y a du bruit, ce
bruit est capté par mon cerveau et je n'entends que ça... tu ne peux pas parler, tu veux
leur dire que tu entends tout, que tu es réveillée, mais tu ne peux rien faire...)
-
Ensuite, les futurs opérés ont besoin de communiquer oralement leurs angoisses, leurs
impressions. (... on ne laisse pas le temps d'exprimer ce qu'on voudrait exprimer à ce
moment là, on s'endort avec... on te dit comment ça va, ça fait du bien quelque part).
==> Paradoxalement l'odeur
peut être :
-
un élément rassurant (... je m'inquiéterais si ça ne sentait pas comme ça)
-
un élément d'angoisse (... odeur de désinfectant et en plus l'odeur des sueurs froides
des gens, ... du stress qui se mélange aux autres. Ça ne sent pas la chaleur humaine. Je
ne dis pas que ça sent la morgue,... mais c'est si près).
==> Les perceptions tactiles
sont de deux ordres essentiellement :
-
tactile au sens pur du terme, c'est à dire relatif au toucher (... Je sens qu'on me pose
sur la table. Mon corps est totalement mou alors quand on me pose sur la table c'est dur,
c'est dur)
-
perceptions de chaud, et surtout de froid (... J'ai ressenti une froideur dans moi...
froid dans moi, glacé... Moi, j'ai froid, toujours froid. Au moment, quand on vous
endort, j'ai une impression de chaleur)
Résultats des enquêtes.
Le résultat des enquêtes nous permet de confirmer que le
sentiment de peur verbalisé ou non, se manifeste soit par un malaise viscéral, soit par
une amplification ou un anéantissement de certaines perceptions sensorielles. De plus, la
notion du temps est déformée lorsque le malade est au bloc opératoire.
Enfin, les trois éléments qui constituent le rite sont présents de façon permanente
dans toutes les interviews :
- actes : toucher, odorat, vision ;
- parole : perceptions auditives ;
- représentation : sentiments (peur, abandon,
sécurité).
Interprétation des récits.
Interpréter est toujours nécessaire pour rendre les faits
compréhensibles. En outre, l'esprit humain opère intuitivement cette opération. Après
avoir analysé quantitativement et qualitativement les entretiens, une étude comparative
entre les récits et Les rites de passage de Van Gennep était nécessaire afin de
proposer les solutions pressenties par les malades.
Nous savons que les rites de passage existent uniquement lorsque
l'on passe d'une société à une autre, du profane au sacré. Par ailleurs, la société
dans laquelle nous vivons est composée entre autre, de cette autre société spéciale
que nous appelons : bloc opératoire. L'espace ainsi approprié par ce groupe particulier,
que sont les soignants, délimite cet espace réservé. "C'est commettre un
sacrilège" que d'y entrer "au même titre que pénétrer étant profane, dans
un bois sacré, un temple..." (8) Cet état de fait est confirmé par un
informateur (... on n'a pas le droit de franchir la porte du bloc, c'est votre lieu sacré
à vous, interdiction de rentrer, entrée interdite, c'est écrit partout.)
En conséquence lorsque le malade quitte son domicile, sa chambre
(pour lui, le sacré), pour entrer dans le bloc opératoire (pour lui, le profane) il
passe nécessairement du groupe de l'individu lambda à celui d'initié au bloc
opératoire. Il va donc être confronté à toute une série de rites nécessaire à son
intégration.
L'épreuve du bloc opératoire correspond véritablement à un
passage entre la maladie et la santé, à une étape dans la vie d'un homme. Elle
nécessite donc un rituel (appelé rites de passage) pour passer d'une situation ou d'un
état (de futur opéré) à un autre (malade ayant subi l'opération).
3° PARTIE : BLOC OPERATOIRE ET RITES DE PASSAGE
Le malade vit-il un rite de passage lorsqu'il arrive au bloc
opératoire ?
==> C'est tout d'abord, le
rite de séparation dont les éléments essentiels sont :
-
1° élément : le chariot, la descente au bloc opératoire, le couloir, le plafond que le
malade voit défiler ;
-
2° élément : le sentiment de peur qui constituerait l'élément essentiel du rite de
séparation. En effet lors de la séparation d'avec son clan, le malade ressent au moment
du passage de la porte du bloc, un sentiment de peur nécessaire à l'accomplissement du
rite de séparation (... la porte qui s'ouvre quand j'arrive au bloc opératoire et là
j'ai le coeur qui bat un peu plus vite à ce moment là.... il y a une barrière qui se
crée c'est là que... clac !)
Le sentiment de peur est permanent pour quiconque pénètre dans le bloc opératoire en
qualité de malade. Essayer de la refouler est une grave erreur car tous changements de
statut, d'état ne se réalise pas sans perturber la vie sociale ou intime de chaque
individu. Les rites de passage sont destinés à en diminuer les effets néfastes. De plus
la peur, n'est pas un sentiment nuisible, elle est le fondement de nos émotions. En
effet, la peur a permit à l'HOMME tout d'abord de se défendre contre l'ennemi, puis de
se structurer en société et donc de survivre.
==> Puis vient le rite de
marge (2° composante du rite de passage) avec :
-
1° élément : l'attente plus ou moins longue dans le sas d'entrée du bloc.
-
2° élément : le sentiment d'abandon.
"... les deux territoires appropriés sont sacrés pour qui s'y trouve... Quiconque
passe de l'un à l'autre se trouve ainsi matériellement, pendant un temps plus ou moins
long, dans une situation spéciale : il flotte entre deux mondes." (9) C'est cette situation qu'Arnold Van Gennep
désigne sous le nom de "marge". Après leur entrée dans le bloc opératoire,
les malades sont effectivement installés dans un sas, un box, ou une antichambre comme
nous le dit un informateur. Le futur opéré, comme tout initié, affronte seul cette
épreuve, cette étape du bloc opératoire. Il quitte le monde extérieur, c'est à dire
sa famille, ses proches.
==> Enfin le rituel se
termine par le rite d'agrégation (3° composante du rite de passage) au monde nouveau :
-
1° élément : serrement de mains du soignant au futur opéré dés son arrivée au bloc.
-
2° élément : paroles d'accueil, de réconfort de la personne qui le prend en charge.
-
3° élément : le sentiment de sécurité (éprouvé grâce aux 2 éléments
précédents). "Dans le détail, les rites peuvent consister en un contact proprement
dit (poignée de main, gifle etc.)" (10)
Au travers des récits des opérés et de leur interprétation
nous constatons que le rite de passage spécifique au bloc opératoire se décline
de la façon suivante :
- rite de séparation (le couloir, le chariot,
sentiment de peur),
- rite de marge (attente dans le sas d'entrée,
sentiment d'abandon),
- rite d'agrégation (serrement de main,
paroles d'accueil, réconfort, sentiment de sécurité...).
Pistes de réflexion.
Tout au long de cette étude nous avons accompagné le futur
opéré dans ce qu'il a de plus personnel en lui, ses craintes, ses peurs, mais aussi ses
désirs. Le futur opéré a des attentes par rapport à l'architecture du bloc
opératoire, mais aussi et surtout il attend beaucoup de la relation humaine, de la
communication que l'on établit avec lui.
Propositions par rapport à la communication : Nous avons pu
discerner tout au long de cette étude, que le futur opéré demande avant toute chose de
façon pressante et constante, de pouvoir établir une relation personnalisée lors de
l'accueil et d'être respecté en tant que personne humaine.
Accueil :
Dans le rituel du passage au bloc opératoire, l'infirmier ne peut et ne doit agir que sur
la transformation du sentiment de peur, en sentiment de sécurité. Une action d'aide est
donc possible et réalisable. Le futur opéré attend de l'infirmier... quelqu'un qui ait
du coeur, qui ressente le besoin de l'aider, de le réconforter. Certains futurs opérés
ont besoin de garder quelque chose d'intime comme le mouchoir, la chemise. Cet objet
personnel est le seul lien qui le rattache à son clan, qui symbolise le monde extérieur
(...la chemise de l'hôpital, ce n'était pas moi). Le sentiment d'abandon est amplifié
quand l'opéré se retrouve tout seul en salle d'opération (... on te laisse un moment
seul et là, c'est atroce.). Mais la solitude, ce n'est pas seulement l'absence d'une
présence, c'est surtout l'absence de communication. Effectivement un nombre important de
professionnels en salle d'opération n'est pas le garant d'une relation avec le malade
(... ils me tenaient la main mais tout en me tenant la main, ils parlaient en disant :
t'as fait ça, t'as pris ça, ils disaient ..., je n'étais pas considéré en tant que
personne). En effet, un trop grand nombre de personnes présentes mais qui ne
s'intéressent pas au malade est tout aussi néfaste pour lui (... il y avait beaucoup de
monde, beaucoup trop ... dans ce sens, ça gêne. S'ils avaient été plus discrets, ça
ne m'aurait pas gêné. C'était trop la foire. C'était à la fois rassurant, très
réconfortant mais à la fois je ne supportais pas).
Accueillir le malade, c'est lui donner le temps de communiquer, la possibilité de
s'exprimer, c'est aussi parfois lui laisser emporter un objet personnel.
Respect de la pudeur :
L'expérience du bloc opératoire est parfois vécue non seulement comme une agression
physique, mais comme une agression psychologique à cause de la nudité que l'on impose au
malade. (... ils vont te voir, t'agresser. J'étais complètement à poil. Je ne
supportais pas que les gens passent devant moi et me regardent. Je me suis senti
complètement mutilé, complètement dingue, complètement anormal, une bête. Je me suis
senti comme si je n'étais plus rien. Je ne supportais pas les regards ) Le respect de la
pudeur c'est aussi ce que les malades perçoivent au travers des portes entrebâillées.
Ils découvrent certains aspects qui peuvent les tourmenter (... comme j'étais conscient
j'ai vu dans les salles, ce n'était pas tout à fait propre... Ça m'a fait impression.
Je regardais aussi... puisque j'avais accès à une autre salle d'opération. Le fait de
voir ce mec là avec ce bras là... avec personne autour, ça fait abandon. Ça fait...
ça fait impression qu'on vous endort et après on vous laisse dans un coin. (...) Ça m'a
choqué aussi de voir une infirmière qui... qui était en train de cloper à deux mètres
de la salle d'opération )
Toutefois, l'impression de solitude, peut être atténuée ou
renforcée en fonction de la qualité de l'accueil qui peut rester au niveau d'une
prestation de service ou prendre un aspect relationnel. L'infirmier de bloc opératoire
doit posséder cette compétence relationnelle c'est-à-dire savoir entendre, écouter et
comprendre le malade.
Propositions par rapport à l'architecture.
Plusieurs éléments sont à prendre en compte : tout d'abord la période avant l'entrée
dans le bloc opératoire (l'avant bloc), ensuite le sas d'accueil et pour terminer la
salle d'opération.
Le bloc opératoire :
Une pièce neutre qui serait le lieu de transformation du sentiment de peur en sentiment
de sécurité devrait pouvoir être aménagée pour communiquer avec un infirmier de bloc
car... à ce moment là, la famille c'est bien, mais un infirmier c'est mieux : un
infirmier qui connaît le bloc. Cette pièce n'est pas encore le sas d'entrée du bloc
mais elle n'est déjà plus la chambre du malade.
Cet entretien pourrait être réalisé juste avant de rentrer dans le bloc opératoire,
pas la veille car il y a la nuit après. Elle est pénible la nuit avant l'intervention,
où on ne dort pas, où on imagine.
Les visites pré-opératoires ne font pas l'unanimité des futurs opérés car... les
visites réalisées avant, c'est pour se faire plaisir. Bien sûr, c'est important
d'aménager le temps de parler la veille ... oui, mais il y a la nuit !
Le sas d'accueil :
Il est primordial de ménager un temps et un lieu avant de rentrer en salle d'opération
pour permettre au futur opéré de parler, de libérer ses angoisses, d'exorciser ses
craintes (... on voudrait prolonger le temps et en même temps on voudrait que ce temps
soit court).
Le sas d'accueil correspond parfaitement à la période de marge : élément capital pour
l'accomplissement du rite de passage. Attention marge, ne veut pas dire abandon. Le futur
opéré ne doit avoir ni l'impression d'être stocké dans cette pièce, ni celle de
passer dans une chaîne ou il se considère comme un paquet. (... quand vous voyez la
tête d'un gars devant vous, et que vous vous retournez et que vous sentez qu'il y a un
gars derrière vous, ça fait... chaîne. Les jambes à gauche, les bras à droite, un
truc comme ça, ça fait vraiment...)
La salle d'opération :
Dans l'imaginaire collectif la salle d'opération est très souvent assimilée à un
atelier de réparation, à un atelier robotique à cause de son environnement (... il y a
simplement des murs, des instruments, c'est mécanique, en somme. A la limite quand on
vous enlève un bras, on vous en met un autre à la place et vous partez. C'est
mécanique, il n'y a rien... ). Effectivement, cette pièce n'a pas l'air en ordre, elle
n'inspire pas confiance car dans notre société, les concepts de sécurité et d'ordre
font référence au bien-être, au douillet.
Le public aimerait voir les salles d'opération aménagée de la façon suivante : des
tableaux accrochés aux murs, eux-mêmes revêtus de matériaux confortables ; lumière
tamisée, température ambiante chaude... Pour des raisons évidentes de sécurité et
d'hygiène, on ne peut pas accrocher de tableaux aux murs dans un bloc opératoire. Quant
aux matériaux employés, ils doivent pouvoir subir des nettoyages nombreux et agressifs.
Par ailleurs, les revêtements efficaces contre le bruit sont poreux et donc inacceptables
car ils offrent des cavités dans lesquelles les colonies microbiennes peuvent se
développer. Les références d'ordre et de sécurité ne sont pas les mêmes pour le
futur opéré et le professionnel travaillant en bloc opératoire.
Quant à la température, les salles d'opération sont à 18/24°C : température
acceptable pour une pièce à vivre. Néanmoins, les malades ressentent une sensation de
froid car un opéré nu réclame 24°C à 27°C. En effet, lorsqu'il est soumis à la
perfusion de liquides froids, ventilés au moyen de gaz froids, béant par sa plaie
opératoire, sans mouvement et en vasodilatation sous-cutanée, sa température chute
irrémédiablement.
La salle d'opération parait trop impersonnelle pour le futur opéré. Cependant, les
contraintes relatives à l'hygiène imposent l'architecture et l'aménagement de la salle
d'opération.
La technique est aujourd'hui l'élément fondamental du bloc
opératoire. Aussi, son apprentissage est entre autres développées lors de la formation
spécifique en bloc opératoire afin de garantir la sécurité de l'opéré. Néanmoins le
soin relationnel, élément fondamental de l'activité soignante, doit rester le point de
mire de l'infirmier de bloc opératoire.
Comme nous l'avons vu tout au long de ce travail, la relation est présente à chaque
instant. Dès son arrivée, le malade attend de l'infirmier de bloc opératoire non
seulement une compétence technique, mais aussi et surtout une compétence relationnelle.
Cette préoccupation, au même titre que celle de l'hygiène, doit être continuellement
présente à l'esprit des infirmiers de bloc opératoire.
CONCLUSION
L'infirmier, le chirurgien, l'anesthésiste, toutes ces catégories
professionnelles sont des techniciens parfaits. Chaque jour, ils améliorent leurs
performances techniques. De plus, chaque jour encore, des formations spécifiques sur les
différentes techniques chirurgicales, d'instrumentation, de prise en charge du matériel,
de pose de matériel, de protocoles... leurs sont proposés, voire imposés. Mais la
technique n'est pas dissociable du relationnel, y compris lorsqu'il s'agit d'efficacité
concrète comme c'est le cas au bloc opératoire.
Les récits des opérés m'interpellent en qualité tout d'abord d'être humain mais
surtout en qualité de soignant. Après ces entretiens une foule d'interrogations m'a
envahi par rapport à notre identité dans les blocs opératoires : sommes-nous des robots
ou des infirmiers ? J'ose espérer des infirmiers, professionnels de santé qui ont une
mission à remplir : " Garantir et dispenser à la personne soignée et à son
entourage des soins infirmiers spécifiques, de qualité en bloc opératoire et en
secteurs associés. " (11) Les soins infirmiers ne sont pas
uniquement des actes techniques. Ils " sont art et science ; ils requièrent la
compréhension et l'application de connaissances et compétences particulières ; ils
reposent sur un savoir et des techniques héritées des sciences humaines, des sciences
sociales et des sciences médicales. " (12)
Ma conviction est que l'humanisation du bloc opératoire passe avant
tout par la qualité des contacts qui doivent être privilégiés et individualisés entre
l'opéré et les soignants.