En préliminaire
Préalablement, une observation
qui n'est pas que de forme. Le titre de ce débat associe un singulier - situation
conflictuelle - et un pluriel - blocs opératoires -. On peut se demander si le pluriel ne
s'impose pas pour chacun des termes : on verra en effet que le conflit est multiple -
"pluriel", dirions-nous aujourd'hui - et que, le bloc opératoire pouvant être
considéré comme un objet toujours singulier, il y a autant de blocs opératoires que
d'équipes travaillant en bloc opératoire.
D'une part, il est en effet un lieu, c-à-d un volume
physique spécifique marqué par une fonctionnalité (opérer) et, dans ce sens, tous les
blocs opératoires sont peu ou prou à peu près les mêmes
mais, d'autre part, il
est également un espace, c-à-d un lieu investi par des personnes qui sont toutes
singulières. En ce sens, chaque bloc opératoire doit sans doute présenter un caractère
d'originalité lié d'une part aux individualités et d'autre part à l'alchimie qui
produit le collectif de ces individualités : le tout n'est jamais, n'est-ce pas, la somme
des parties
Autre réflexion : la thématique du conflit - ou des
conflits - dans les blocs opératoires est à considérer avec un regard particulier qui
ne peut correspondre au titre du - seul - article spécialisé que j'ai consulté pour
cette causerie "Gérer le stress et prévenir les conflits au bloc opératoire" (1). Ce que je veux signifier ici c'est que
le conflit fait partie de la vie. Il est même signe de vie : a contrario, une situation
de non-conflit "absolu" serait une situation fusionnelle ce qui, pour les
psychanalystes (mais également pour d'autres!),est synonymique de mort. On pourrait même
dire que prévenir les conflits, de telle façon à les éviter, est la meilleure
condition pour mettre en place les conditions d'un milieu pathogène. La vie est faite de
déséquilibres, de conflits et, plus que prévention de conflits, de résolution des
conflits
C'est le syndrome du comédon : il faut le laisser tranquillement mûrir.
Enfin, on peut - sans trop de risques, me semble-t-il
- poser l'hypothèse que le bloc opératoire est un espace clos de polarisation et produit
un effet loupe, grossissant : l'agressivité s'y exprimera plus fortement (et son
corrollaire le refoulement) dans la mesure où le bloc opératoire est un espace de
contradictions tranchées. Ces contradictions (ou "systèmes de relations par
opposition") sont, par exemple : les exigences de précision et de rapidité, le
cotoîement existentiel de la mort et de la vie, de la souffrance - même anesthésiée -
et de la réparation, la tension et sa contrepartie la décontraction (fonction
cathartique), etc.
1) Le conflit
On doit tout d'abord
s'interroger sur la notion de conflit : qu'est-ce qu'un conflit?
Conflit provient étymologiquement du latin confligere
c-à-d lutter/battre
avec (cum). Ce combat implique non pas nécessairement deux
personnes ou deux groupes mais au minimum deux conceptions, deux systèmes de
représentations : on peut en effet vivre un conflit intérieur qui n'implique aucune
personne autre que
nous-même. Notons immédiatement que déplacer les parties du
conflit des personnes physiques aux représentations constitue déjà un pas vers la
résolution du conflit : c'est un processus d'objectivation qui permet de rechercher une
rationalité des réponses.
Le "Dictionnaire de la langue pédagogique" (2) fournit un exemple à partir de la
notion de conflit :
"Conflit des générations. Lutte entre, d'une part, les jeunes qui se plaignent
d'être incompris ou soumis à un encadrement qui ne convient plus à leur âge; d'autre
part, les personnes âgées qui réprouvent cette indépendance et souffrent de
l'irrespect qui leur est manifeste."
Jean Claude Chamboredon (3) illustre ces relations
intergénérationnelles en indiquant que les adultes mettent en place, en direction des
jeunes, des stratégies de "juvénisation" (c-à-d maintiennent un jugement
d'immaturité) alors que les jeunes, vis-à-vis des adultes, déploient des stratégies
d'obsolescence (c-à-d tentent de les déclasser). Pierre Bourdieu, dans son célèbre
article "La jeunesse n'est qu'un mot" (4) , rappelle qu'à Florence au XVIème
siècle d'autres stratégies intergénérationnelles étaient en vigueur : les
"vieux" attribuaient aux jeunes des qualités de virilité, de dynamisme et de
violence
ce qui était, malignement, une façon de conserver l'idéologie de la
sagesse, c-à-d le pouvoir.
On peut aisément transposer au sein d'un espace
professionnel - tel un service hospitalier ou un bloc opératoire - ces stratégies d'un
registre intergénérationnel à un registre des positions socioprofessionnelles : se
jouent et se nouent des rapports, parfois conflictuels, entre des acteurs différemment
positionnés socioprofessionnellement et qui, réciproquement, s'attribuent des qualités
distinctes
l'objectif général poursuivi par les uns et les autres (le chirurgien,
le médecin anesthésiste, les infirmiers
) demeurant cependant similaire : affirmer
un pouvoir.
On parvient de la sorte à la
notion de pouvoir
qui, à la notion "conflit", est explicitée dans le
dictionnaire "Vocabulaire technique et critique de la philosophie" (5) : "Conflit : Rapport de deux
pouvoirs ou de deux principes dont les applications exigent dans un même objet des
déterminations contradictoires."
Cette opposition des pouvoirs s'appuie fréquemment
sur un conflit de devoirs : lorsqu'un même acte paraît à la fois légitime et
illégitime suivant la règle à laquelle on le rapporte. Antigone qui choisit, contre la
loi qui a condamné son frère Polynice, de l'enterrer vit cette dualité du conflit :
devoir familial, raison d'État
Dans un groupe professionnel de soignants, on
observera les mêmes dualités entre, par exemple, le devoir vis-à-vis du patient
(garantir la qualité et la sécurité optimales du soin) et la règle institutionnelle
(ne pas mettre en péril la cohésion de l'équipe, respecter la hiérarchie des
compétences officielles
).
Ce conflit de devoirs est présent dans une autre
célèbre dualité étudiée par Max Weber : l'éthique de conviction ou l'éthique de
responsabilité. Ou : doit-on agir selon ce que l'on pense être juste ou doit-on agir
selon les conséquences probables de nos actes ? Cette interrogation peut s'illustrer
(sans doute fréquemment) dans des dilemmes rencontrés par les soignants, au bloc
opératoire ou ailleurs. Ainsi l'éthique de conviction pourra-t-elle "tirer" un
soignant vers une attitude et un comportement professionnels radicaux (par exemple, les
conditions d'un acte chirurgical paraissent inacceptables et l'infirmier intervient)
alors que l'éthique de responsabilité incitera à une attitude et un comportement
contraires (intervenir mettrait en péril une nécessaire cohésion de l'équipe
chirurgicale). Cet exemple peut être inversé : selon l'éthique de conviction,
l'infirmier sera convaincu de la nécessité de préserver une cohésion d'équipe
qu'il ébranlera, selon un principe de l'éthique de responsabilité, en considérant que
sa responsabilité professionnelle est en jeu, par exemple parce que le malade est en
danger.
Ce conflit des devoirs produit ce que l'on nomme des
conflits de tendance (entre l'inconscient et le conscient) qui vont le plus souvent se
solder par le refoulement. Mais le conflit non résolu, producteur de refoulement,
constitue un risque : on connaît le principe du double bind développé par Bateson et
l'école de Palo Alto
la solution choisie (par exemple, devoir vis-à-vis du patient
ou règle institutionnelle) ne peut être, en tout état de cause, qu'un mauvais choix et
conduit à la culpabilité (au mieux), à la maladie mentale (au pire).
2) Le conflit : ordinaire ou pathologique ?
Le conflit est ordinaire et
omniprésent dans la vie sociale. Qui plus est, il est appelé à un "bel
avenir" au regard des mutations sociologiques fantastiques que nous vivons. Parlons
tout d'abord de son ordinarité puis de ce "bel avenir".
Le conflit commence à partir
de la compréhension du fonctionnement des systèmes, ceux-ci s'appuyant sur des
contradictions, sur des oppositions. Platon, parlant de la dialectique (dia = 2),
définissait celle-ci comme l'art de diviser les choses en genres et en espèces. La
dialectique permettait de passer du stade des perceptions immédiates à celui de la
connaissance, de l'abstraction. Cette logique de séparation se retrouve plus récemment,
en France, avec le deuxième principe du Discours de la Méthode : "(
) diviser
chacune des difficultés (
) en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait
requis pour mieux les résoudre" (6) . La dialectique, qui met en jeu des
contradictions, est pour Aristote la science du probable (contrairement à l'analytique
qui est la science du certain) : introduire la notion de probabilité dans la dialectique
et, en amont, dans une conception générale du conflit, c'est déjà se placer dans un
chemin de résolution de problème. Chez Hegel puis chez Marx, la dialectique va devenir
l'exposé des thèses et leur dépassement par l'introduction d'une troisième thèse
(chacun connaît l'antienne : thèse, antithèse, synthèse).
Le conflit, pouvons-nous dire, est "naturellement
ordinaire" dans la mesure où il est consubstantiel à la notion de singularité :
être deux (et on peut seul être partagé) porte en soi les germes du conflit. La
reconnaissance du conflit et son exposé (les psy diraient "verbalisation") -
via l'objectivation de systèmes d'oppositions - portent quant à eux en germe sa
résolution. Le langage populaire dit, par exemple : faute avouée, à moitié pardonnée.
C-à-d l'exposé d'un conflit (entre un acte et une norme) constitue le chemin de sa
résolution. On imagine aisément, à ce stade, le premier principe de résolution des
conflits : la capacité des prota ou antagonistes d'expliciter les différentes raisons
qui les conduisent à s'opposer. A contrario, il n'est pire conflit que larvé, latent.
Le "bel avenir" du
conflit
L'avenir nous réserve bien des surprises mais, en
tout cas, pas celle d'une disparition des conflits dans un monde qui serait unifié, sorte
de grande maternité où chaque citoyen biberonnerait aux mêmes médias. Parmi les
caractéristiques de la modernité, on en retiendra deux qui augurent de conflits :
l'accélération et l'individualisation.
L'accélération du temps est - chacun en convient -
remarquable (7) : le temps passé est marqué par
l'obsolescence, le temps présent échappe (c'est le culte de la nanoseconde) et le temps
futur est inconnu. Or, pour réussir une acculturation (passer d'un système culturel,
idéologique, axiologique, A à un système B), il faut du temps. Si l'on ne dispose pas
de temps se produit ce que Durkheim et, avec lui, les sociologues nomment de l'anomie.
C-à-d de la maladie sociale. La situation de maladie ne prédispose guère à la
maîtrise
dont celle des conflits.
L'individualisation est un autre critère, aussi peu
contestable : la modernité divise (le travail, le social) et inverse les subordinations :
avant (dans les organisations communautaires, holistes), le groupe subordonnait
l'individu; aujourd'hui, l'individu subordonne le groupe
le groupe est accepté dans
la mesure où il ne contrarie pas l'expression individuelle. Si donc la règle collective
s'étiole, s'impose avec de moins en moins de force et de persuasion, on assistera à
l'émergence de 7-8-10 milliards d'individualités qui, chacune, auront leurs
"bonnes" raisons d'affirmer "leurs différences".
Toutefois, si l'on comprend facilement que les
périodes difficiles offrent moins de garanties sur la maîtrise des conflits (au même
titre que, individuellement, la personne en difficulté est moins apte à exercer un self
control), il ne faut pas en déduire que les conflits - sociaux ou interpersonnels -
seraient des symptômes pathologiques. Cette thèse, qui apparaît chez Durkheim,
présupposerait en effet que l'institué est normal et condamnerait toute évolution. Une
organisation n'est pas stable et le progrès s'obtient plus à coups de hoquets que de
soumission à la conformité : en sciences, l'heuristique obéit à des règles
méthodologiques et épistémologiques mais ne peut se contenter d'accepter comme tel
l'existant
et la nature de la science est finalement de démonter que l'existant
n'est qu'aléatoire et précaire. C'est d'ailleurs le principe fondamental du doute
cartésien. Non seulement l'organisation n'est pas stable mais elle est en complet et
constant déséquilibre. On sait que les systèmes évoluent, comme dans le modèle
thermodynamique (8) , en perdant de l'énergie et vers le
désordre : c'est l'entropie. Mais en même temps les systèmes s'autorégénèrent,
grâce aux interactions avec leur environnement : c'est la néguentropie. Tout système
évolue selon ce double mouvement "organisation-désorganisation"
et l'on
se doute que cette dynamique ne se produit pas sans à-coups
3) Des conflits
Si les conflits sont
omniprésents et promis à un "bel avenir", ils peuvent se distinguer selon au
moins deux critères : la nature de leurs enjeux et la structure de ces enjeux.
3-1) Les conflits selon la nature de leurs enjeux.
Les conflits portent sur la
distribution de biens physiques ou sur les valeurs, les idées, les règles du jeu qui
gouvernent les systèmes d'interactions. On peut discriminer ces enjeux, suivant Pierre
Bourdieu, en capitaux qu'il s'agit de conserver ou de conquérir :
- Le capital économique.
- Le capital social.
- Le capital intellectuel.
L'ensemble de ces capitaux conjugués permettra, selon l'issue - toujours incertaine et
sans cesse remise en cause - des conflits d'augmenter ou de perdre du capital symbolique,
c-à-d un pouvoir dans l'interaction.
L'enjeu des conflits pour le capital économique,
c'est disposer de plus de ressources financières
Ces conflits sont récurrents dans
une même organisation à partir de trois principaux critères : un écart trop important
entre "petits et gros" (ou une échelle des salaires avec d'importantes
dispersions); des événements - type réajustements de salaire - qui paraissent
injustifiés; des répartitions non fondées sur des notions telles que responsabilité
effective, mérite, investissement, etc.
L'enjeu des conflits pour le capital social est celui
qui met en jeu la capacité de conserver et/ou d'agrandir son réseau relationnel et les
soutiens que l'on peut en attendre. Il va s'agir ici de solidarités dans un groupe, dans
un corps professionnel, des possibilités qu'offrent ces solidarités pour compenser des
déficits ailleurs : classiquement, la force des petits est l'alliance contre les gros
(moins on a d'argent, plus on a intérêt à avoir des amis) qui, moins nombreux et
isolés, sont ceux qui disposent du capital - entre autres - économique. On peut lire
ainsi le mouvement ouvrier, marqué d'une culture de solidarités et d'oppositions au
patronat : l'union fait la force, dit-on
L'enjeu des conflits pour le capital intellectuel est
celui qui intervient d'une part dans le registre du savoir, d'autre part dans celui de la
labellisation de ce savoir. Ainsi en est-il d'infirmiers qui, intellectuellement, sont
moins reconnus par leur formation initiale que les médecins mais qui, fréquemment avec
un comportement que d'aucuns ont qualifié de "boulimie de l'autodidacte", vont
accumuler les formations professionnelles et universitaires (les panseurs penseurs). Le
savoir, comme le langage, est un outil de la lutte des classes : chaque groupe
professionnel se constitue un savoir propre, fait de connaissances spécifiques,
d'idiomatismes et de références culturelles seulement accessibles aux initiés. Il ne
s'agit pas simplement de connaître ou de décrire un phénomène, un concept, mais de
signifier linguistiquement un marquage qui permet de distinguer. Les interactions entre
groupes professionnels contraints institutionnellement à des proximités permanentes -
médecins et infirmiers - seront ainsi marquées par une sorte de "grignotage
linguistique" des uns sur le capital des autres qui devront, pour conserver leur
pouvoir, utiliser ou réinventer leur langage.
3-2) Les conflits selon la structure des enjeux.
On a des conflits à somme
nulle : ce qui est gagné par l'un est perdu par l'autre. Dans une élection, par exemple,
les sièges gagnés par un parti sont perdus par l'autre. Un conflit dans un service
hospitalier peut se solder par le 100 % gagnant pour un protagoniste (qui, par exemple,
imposera telle nouvelle façon de faire) et par le 100 % perdant pour un autre (qui
partira, sera muté dans un autre service
). On a
également des conflits à somme négative : ce que l'un gagne est inférieur à ce que
l'autre perd. Exemple fréquent sur les lieux professionnels : la satisfaction d'un bon
mot du "patron" - en fait remarque blessante - peut produire un effet
démultiplié chez celui qui en est la victime
Il y a des conflits à somme absolument négative :
les deux protagonistes perdent ensemble. Plutôt que d'interrompre le conflit, alors même
qu'ils sentent ce risque de négativité absolue, ils ne cèdent pas : il est question ici
de ne pas "perdre la face".
Il y a enfin des conflits à somme positive où les
deux protagonistes parviennent à gagner quelque chose : beaucoup de conflits syndicaux
sont, en fait, à somme positive, l'une et l'autre partie s'arrangeant pour sortir du
conflit avec des avantages (une augmentation de salaire contre moins
d'absentéisme
). Un conflit à somme positive dans un bloc opératoire va se
révéler salutaire dans la mesure où il permettra de réaffirmer les espaces de pouvoir
des parties en jeu.
Dans la pratique, la plupart des conflits associent
alternativement les dimensions coopératives et conflictuelles : on engage de concert le
conflit, on s'oppose puis on trouve un terrain d'entente, un modus vivendi (pourquoi le
conflit implique la tension et que celle-ci ne peut être constante ?) : question de
santé
Les conflits dans les règles
du jeu sont chroniques dans toutes les organisations. Ils passent d'un état latent à un
état patent dans des périodes de crise qui interviennent sur un double principe :
l'accumulation progressive des contentieux (particulièrement lorsqu'un contentieux
précédent n'a pas été soldé) et le basculement (c'est "l'effet papillon"
bien connu qui se produit d'autant plus que l'organisation est marquée par la
complexité). On se souviendra malgré tout que, si la crise est le plus souvent
interprétée comme une situation paroxystique, elle est également une introduction à la
résolution de problème : crise provient du grec krisis qui signifie décider
Les conflits sur les règles du jeu sont beaucoup plus
violents
pour une raison évidente : ils impliquent par définition une contestation
de la place occupée par les acteurs et non seulement ce qui est dit ou ce qui est fait.
Un conflit dans les règles du jeu sera, par exemple,
la contestation d'une infirmière sur l'exécution - estimée mauvaise ou dangereuse -
d'un protocole par le médecin alors qu'un conflit sur les règles du jeu verra la même
infirmière remettre en cause le droit du médecin à exercer s'il ne se plie pas au
protocole de soins.
Bien évidemment, moins les protagonistes sont
impliqués coopérativement dans a) un projet b) une verbalisation c) une culture de
l'évaluation, plus les conflits se déplaceront sur les règles du jeu : en remettant en
cause ces dernières (signifiant), les acteurs manifestent en fait (signifié) la
nécessité d'une définition des règles du jeu. De cette façon, on peut dire que moins
les règles du jeu sont connues et, en amont, moins elles ont été coopérativement
définies, plus les conflits seront récurrents.
Trois situations sont
particulièrement génératrices de conflits :
- Les règles du jeu sont immuables et leur pertinence
à un temps T n'est justifiée à un temps T1 que par une convention formelle, sans lien
avec la réalité.
- Les règles du jeu sont de façon continue
inégalitaires sans que l'interaction puisse s'établir sur le principe de réciprocité.
Une relation n'est quasiment jamais égalitaire : elle est un échange, une
complémentarité marquée par les différences et le déséquilibre. Donc le pouvoir. Le
problème n'est pas le pouvoir mais la distribution du pouvoir. Si le pouvoir est toujours
distribué au bénéfice du même, on obtient Spartacus (la révolte) ou la trahison
"absolue", celle de "l'ami qui {vous} plante un couteau dans le
dos"
En fait le problème n'est pas l'ami "pour qui on a tout fait"
que l'impossibilité pour lui de régler sa dette, le fait d'être débiteur sans pouvoir
s'acquitter.
- Le pouvoir est disproportionné et ne s'exerce pas
sur le seul principe d'une autorité fondée sur la compétence : on reconnaît
l'autorité de quelqu'un, par exemple un plombier, dans sa capacité à réparer votre
chaufferie. Or l'exercice du pouvoir est tout le temps tenté par l'exercice d'un pouvoir
supplémentaire que les sociopsychanalystes ont nommé la "plus-value de
pouvoir" (9) et qui n'a pas grand chose à voir avec
la compétence. Ainsi la technicité d'un chirurgien peut être remarquée et remarquable
mais ne justifie pas que, dans un autre registre, cette supériorité s'exerce et se fasse
sentir. De façon habituelle, par exemple, on observe des interactions marquées par une
différence dans la sociabilité : celui qui est bien placé dans l'échelle sociale
bénéficiera de vouvoiement et s'autorisera le tutoiement avec un interlocuteur moins
bien placé.
4) Des contributions scientifiques.
- D'un point de vue biologique,
les organismes - même les plus élémentaires - se maintiennent en vie en réagissant aux
stimulations du milieu qui sont pour eux des agressions. On a, face aux agents stressants
(qui peuvent être simplement des variations de température, de lumière, de
bruit
), deux types de réaction :
- Le Syndrome Général d'Adaptation (SGA) qui est la
réaction globale de l'organisme. Transposé dans l'interaction humaine, le SGA sera, par
exemple, l'attitude mentale d'une personne qui, se sentant agressée, va développer un
calme important (self control) ou qui, physiquement, choisira de "faire le gros
dos".
- Le Syndrome Local d'Adaptation (SLA) qui correspond
à des réactions locales : les inflammations (ou le tremblement des mains, des
mâchoires
) sont un SLA.
- En psychanalyse - pour Freud
- pulsion de vie et pulsion de mort sont indissociables. L'auto conservation (c'est à
dire la pulsion de vie) s'appuie sur l'agressivité pour parvenir à ses fins face aux
objets extérieurs. Cette indissociabilité s'observe également à partir du discriminant
"dedans/dehors" : la pulsion de vie d'un groupe (c'est à dire être bien
ensemble et préserver les conditions durables de ce bien-être) s'appuie sur la pulsion
de mort vis-à-vis de ceux qui n'appartiennent pas au groupe. Vont se greffer à ce
principe des représentations qui légitiment l'argumentaire de la pulsion de vie et de
mort. Un service hospitalier, par exemple, va légitimer son endogénéité à partir du
capital symbolique (travailler dans un service "noble", avec des techniques en
pointe
).
- Des théories psychologiques mettent l'accent sur
l'importance des modèles dans l'apprentissage de l'agressivité. Ainsi des jeunes
délinquants ont très fréquemment une histoire marquée par l'image répétée de la
déviance; les parents maltraitants ont été souvent des enfants battus; les abus sexuels
se transmettent intergénérationnellement; etc. Ceci signifie que plus l'espace dispose
d'une sorte d'antériorité d'agressivité (une histoire marquée par des conflits
latents, permanents), plus celui-ci constitue une sorte d' "actif"
d'agressivité qui favorisera son déclenchement ou développement : on a en quelque sorte
un "effet mémoire".
- Dernière perspective avant
de parvenir à la résolution des conflits, celle de la sociologie. Les groupes - une
équipe de soignants, par exemple - manifestent une intégration et une stabilité
croissantes qui leur permettent une sûreté accrue de fonctionnement. Mais la
contrepartie est une moindre capacité d'ajustement à l'environnement. Or un groupe ne
peut vivre durablement de façon autarcique, sauf à se condamner. Les conflits sont donc
des processus qui, en "bousculant" les fonctionnements, redéfinissent les
règles du jeu et, conséquemment, permettent au groupe de vivre et de se développer.
Le conflit recouvre de la sorte plusieurs fonctions :
l'intégration du groupe, l'élaboration de valeurs nouvelles, la résolution de tensions,
la création de nouveaux équilibres, la possibilité de fonctionnement de "soupapes
de sécurité
Ce qui permet à Coser d'écrire : "La violence d'un conflit qui
menace de désagréger le consensus de base d'un système social est liée à la rigidité
de la structure. Ce n'est pas le conflit en tant que tel qui menace l'équilibre (
)
mais la rigidité qui permet aux hostilités de s'accumuler." (10)
Ainsi la tendance à prévenir les
conflits devrait s'inspirer de cette orientation : spontanément, on songe à résoudre le
conflit alors qu'il faudrait résoudre les causes du conflit. Plutôt que de polariser sur
les conditions de déroulement du conflit, ses symptômes, ses expressions paroxystiques,
on devrait de façon systématique interroger la rigidité du système qui a généré le
conflit. A partir de là, le conflit apparaît comme salutaire
au même titre que
les acteurs du conflit : ils sont à considérer comme acteurs d'un changement
nécessaire. Ne vaut-il pas mieux porter le conflit que, comme dans la célèbre
expérience de Stanley Milgram (11) , d'agir comme les 60 % de personnes
qui, sous l'autorité d'une blouse blanche, amènent le curseur des électrochocs jusqu'à
la marque "décharge mortelle" ?
5) En guise de conclusion
On l'aura compris, mon propos
était de "dédiaboliser" le conflit en le considérant non pas comme un
dysfonctionnement à prévenir mais comme un processus nécessaire pour faire évoluer les
systèmes. Et, au regard des mutations sociales actuelles et - encore plus - à venir -,
cette adaptabilité est la condition sine qua non de la survie des organisations. Faut-il
préciser que l'hôpital est en première ligne des organisations contraintes rapidement
à l'évolution? Ainsi le regard sur ceux qui portent le conflit doit être modifié (12) : ils ne sont pas déviants mais, au
contraire, éclairés; ils ne sont pas un risque mais un atout pour l'organisation.
Il reste que, si la prévention des conflits est non
seulement une cause perdue d'avance mais un mauvais objectif, la résolution des conflits
est nécessaire : le conflit ne peut être d'une part permanent, d'autre part non résolu.
Solder le conflit permet de ne pas vivre avec cet effet-mémoire conflictuel et permet de
poursuivre la dialectique.
Quelles sont les conditions de résolution des
conflits? J'en recense quatre principales.
1) La capacité de
verbalisation. "On ne peut pas ne pas communiquer", disait Bateson. Ainsi,
chaque structure (hôpital, bloc opératoire
) doit mettre en place les conditions
régulières et exceptionnelles de la verbalisation.
2) La logique de coopération.
Le principe de bloc contre bloc, corps professionnel contre corps professionnel, doit
s'effacer au bénéfice de la coopération. Celle-ci s'appuie sur la reconnaissance des
contributions nécessaires de chacun à l'oeuvre commune et sur l'engagement collectif
dans le projet. Parvenir ensemble à s'inscrire dans une démarche de projet, c'est - de
l'explicitation des valeurs et missions jusqu'au protocole d'évaluation - construire un
référentiel partagé. Sans référentiel, pas de cohésion et moins les choses sont
négociées et explicitées, plus les tensions s'exprimeront.
3) Une culture de
l'évaluation. Un tabouret à trois pieds est plus stable qu'un tabouret à (?) deux
pieds
Par cette médiocre métaphore, je veux indiquer que la résolution de
problème entre deux parties passe par la définition commune d'un troisième pôle. Quel
est ce troisième pôle dans des dualités récurrentes telles que
"médecins-infirmiers" ou "chirurgien-anesthésiste"? C'est
évidemment le malade. En d'autres termes, la coopération ne se fonde pas sur le principe
de "se mettre d'accord entre nous" mais sur la nécessité de produire ensemble
une valeur ajoutée optimale pour celui qui, seul et in fine, justifie l'existence de la
"boîte noire" qu'est, par exemple, un bloc opératoire. Il faut donc
intérioriser une culture de l'évaluation qui, systématiquement, priviligiera la mesure
du delta entre les "intrants" (le malade, sa souffrance) et les
"extrants" (le malade, sa réparation).
4) La dernière condition est
une attitude mentale
finalement assez peu partagée. Piaget l'a nommée
"décentration", c-à-d capacité de se mettre à la place de l'autre, dans sa
perspective, pour apprécier ce qui explique son comportement, son discours, ses
objectifs. Ainsi, toute résolution de problèmes et de conflit passe par son
objectivation (des perceptions immédiates à la conceptualisation via la verbalisation et
l'échange dialectique) et par l'acceptation que l'Autre agit en fonction d'intérêts qui
ne sont pas nécessairement les nôtres mais qui, pour autant, ont leur légitimité
propre.
En conclusion de la conclusion,
trois recommandations pour faire de votre organisation - le bloc opératoire - un système
particulièrement déficitaire :
1) Prévenez les conflits de
telle façon à ce que le bloc opératoire soit un espace de non-dit.
2) Considérez que toute personne en désaccord avec
la norme est potentiellement un terroriste institutionnel.
3) Estimez que la meilleure façon de s'en sortir est
celle des trois singes qui ne voient rien, n'entendent rien, ne disent rien.
Philippe Labbé, sociologue
mars 1998.