| Hôpital : les urgences du sens |
Les potions administrées à
cet hôpital "en turbulence" (Georges Nizard (1)), "balkanisé" (exposé des motifs de la loi de décembre 1970) et qu'il faut "soigner" (Bernhard Kitous (2) ) produisent leurs effets iatrogènes.
Décembre 1970, juillet 1991, avril 1996
le législateur s'est progressivement muté
d'incitatif (3) à coercitif et, aujourd'hui, l'horizon
de l'accréditation - moins de trois ans - est bien menaçant. D'autant plus qu'il
s'accompagne, dans l'application des SROS (Schémas Régionaux d'Organisation Sanitaire)
de restrictions budgétaires dont les incidences commencent à être perceptibles : les
CDD ne sont plus recrutés, les remplacements ne sont plus assurés
ce qui démontre
- si besoin était - que l'hôpital n'est pas une sorte de bocal clos, système replié
sur lui-même et condamné au dépérissement par entropie. Dans son environnement, des
gens qui jusqu'alors pouvaient y travailler durant les congés sont à présent priés de
chercher ailleurs. De la même façon, les traditionnels "postes doux" qui,
comme dans les communes, permettaient l'activité à ceux dont l'
"employabilité" était limite passent à la trappe un rôle social peu
compatible avec un seuil exigible de productivité
Ces remplacements qui
disparaissent et, plus largement, les problèmes de personnel qui se font sentir sur les
équipes représentent pour celles-ci le symptôme d'une contradiction qui appartient de
moins en moins à un registre dialectique et de plus en plus à un système vécu comme
incompréhensible, voire incohérent. Il en est ainsi, par exemple, de la continuité des
soins, non seulement conforme aux exigences de la qualité et de la sécurité, mais
constitutive de la notion de
service public : comment garantir une continuité des
soins et comment viser l'amélioration permanente de la qualité alors que,
synchroniquement, les moyens ne sont même plus constants? Il y a là un joli paradoxe que
"reconfigurations", complémentarités et économies d'échelle parviennent
difficilement à dépasser : les argumentaires sur l'intérêt - pour la solidarité
nationale, pour l'établissement et pour le soignant - de meilleures organisations
s'appuient sur le pôle de la rationalisation mais sont perçus sur celui des pirouettes
rhétoriques, du rideau de fumée, de la dissimulation.
C'est ainsi que l'écoute des
terrains, au plus près des réalités hospitalières, permet d'entendre ce qui ne
s'exprime aujourd'hui que mezza-voce
: moins qu'anesthésiés, les soignants sont méfiants. Méfiants vis-à-vis d'un discours
qui dit "Travaillez mieux et vous conserverez votre
emploi" alors que les efforts déjà réalisés
s'accompagnent de restrictions déjà imposées. Alors que les invites aux fonctionnements
transversaux rencontrent en écho une organisation tutélaire - l'Agence régionale de
l'hospitalisation - dont le moins que l'on puisse en dire est qu'elle n'est guère
synonyme d'horizontalité et de transversalité.
Où l'on vérifie la pertinence
de l'adage "L'enfer est pavé de bonnes intentions"
Mais du piano au fortissimo il n'y a plus aujourd'hui à
attendre longtemps : les basculements interviennent à partir d'une goutte d'eau ou d'un
battement d'aile de papillon. Ce qui, provisoirement, les empêche est l'isolement de
chaque hôpital : l'accréditation a fait entrer les uns et les autres dans une logique
concurrentielle, le tout étant chez soi de passer le cap. De la sorte, les coopérations
interhospitalières, les communautés d'établissements, se heurtent à la peur de la
précarité et au repli. Les promesses de lendemains radieux d'un hôpital sous le double
sceau du dynamisme (projet) et de l'excellence (qualité) butent sur un baromètre
personnel qui indique "risques de tempête".
Comment, dès lors, s'y
prendre? Il y a grosso modo deux
façons d'impulser le changement. La première, impérative, fournit
"prêts-à-penser" les objectifs, cadre et processus du changement.
Reprenant les termes de Michel Foucault, il s'agit
d'une vérité à la fois foudre
(révélée de l'extérieur) et ciel
(établie pour tous, partout et toujours).
La seconde est une
vérité-glaise : malaxée, triturée, émiettée, complexe et
finalement modelée jusqu'à un objet voulu mais jamais définitivement achevé. Les
conditions de l'interaction et de la construction progressive du changement comptent, dans
cette vérité-glaise, tout autant que l'atteinte des buts. Et, comme toute acculturation,
elle réclame d'une part du temps, d'autre part une posture intellectuelle qui a priori crédite les acteurs, ici hospitaliers.
On l'aura compris, le problème
de l'accréditation est de se présenter technocratiquement en foudre et ciel. Avec une
échéance moins perçue comme un temps possible d'expérimentations que comme la
contingence métronomiquement de plus en plus pesante, pressante et menaçante, d'une
obligation de conformité.
Avant
que la tension n'atteigne un seuil d'insupportabilité qu'une énième réduction
d'effectifs fera exploser, il est grand temps d'inverser la perspective sur l'hôpital,
d'y mettre en oeuvre les urgences du sens. Et, s'inspirant des
théories du labelling, de regarder différemment les soignants. Non comme des agents qui,
ronds ou ovales, devront coûte-que-coûte passer dans un moule parallélépipédique mais
comme des acteurs qui, au jour le jour, conçoivent, expérimentent, mesurent et corrigent
des solutions qui sont autant de réponses aux deux questions "Comment mieux
travailler?" et "Comment mieux travailler ensemble?"
Ainsi, plutôt que
d'aiguillonner chaque établissement pour qu'il force le pas en se défiant de ses
concurrents, les autorités - ministère, ANAES, Agences
- seraient bien inspirées
de profiter de leur hauteur pour mettre en chantier un vaste recensement des innovations
imaginées au plus près de la souffrance des patients pour accueillir ceux-ci, les
soigner et en prendre soin. S'appuyant, en France et dans le cadre hospitalier, sur
l'expérience conduite par Georges Bush aux USA (Two million
points of light), outre la démonstration d'un pari sur une
qualité préexistante et non pas abstraite mais incorporée chez les soignants, on
mettrait en place les conditions d'effets de valorisation, donc d'amplification du
changement
aux antipodes de ceux qu'induisent la contrainte et le stigmate.
Reconnaître les panseurs
praticiens comme penseurs de leurs pratiques, c'est opter pour une - prometteuse -
dialectique et réfuter d'une part l'instrumentalisation du soin et des soignants, d'autre
part une conception dévoyée de la qualité qui la réduirait, même new lookée, à une hyper taylorisation. Ni les
soignants, ni les patients souhaitent cette dernière.
Philippe Labbé, sociologue
avril 1998.